Le paradoxe de Fermi

Un grand physicien, Enrico Fermi, a formulé en 1950 le raisonnement suivant : si, à une date D, une espèce parvient, quelque part dans l’Univers, disons, quelque part dans notre galaxie, au niveau de technologie où nous sommes, elle pourra en comptant en millénaires de nos années, avant D + 1, se déplacer à des vitesses relativistes, vingt pour cent, disons, de la vitesse de la lumière. Dans ce cas, s’il existe d’assez nombreuses planètes autour des différentes étoiles, et si une proportion raisonnable de ces planètes est habitable pour cette espèce, elle les colonisera. Fermi disait que, sous des hypothèses favorables, cette espèce aura, en moins de cinq millions d’années, c’est-à-dire cinq mille millénaires, des colons, des relais, vivants ou robotiques, dans toute la galaxie. Partout dans la galaxie…

Mais, ajouta-t-il, qu’est-ce que c’est que cinq millions d’années ? C’est de l’ordre de ce qui nous sépare d’un ancêtre commun avec le chimpanzé. C’est très peu de temps à l’échelle de l’Univers.

C’est environ un millième du temps qui s’est écoulé depuis la formation de cette planète-ci. Notre système solaire, pour autant que nous le sachions, n’est ni précoce ni tardif. Il faudrait vraiment que l’Univers soit étrangement synchronisé pour que nous soyons les premiers à être parvenus à ce niveau. Il suffirait qu’une seule espèce, ailleurs, quelques secondes plus tôt, je veux dire deux, trois, cinq millions d’années plus tôt, ait réussi à quitter son environnement planétaire d’origine, et ces « autres » devraient être omniprésents, nous les aurions rencontrés. Pourquoi n’est-ce pas le cas ?

C’est un paradoxe ! Ça l’est si on ajoute que depuis, disons, 1975, toutes les découvertes en astrophysique, en cosmologie, en chimie organique, en biologie vont dans le sens de banaliser ce qui s’est passé sur cette planète. On sait aujourd’hui que la plupart des étoiles ont un cortège de planètes, qu’il n’est pas rare d’en trouver une ayant la bonne taille, la bonne composition chimique, la bonne température moyenne. Des phénomènes de résonance dans la contraction du nuage de poussière qui donne naissance au système font qu’il y a presque toujours une ou deux planètes telluriques situées à la bonne distance de l’étoile.

Des quantités de transitions qu’on ne pouvait, dans le temps, concevoir sans intervention divine, ou sans un hasard extraordinaire, unique, sont apparues plus tard comme le produit presque inévitable du travail du hasard et du temps. Bref il est hautement probable que la vie a démarré dans une bonne proportion des millions de systèmes de la galaxie. On comprend aussi que l’évolution a dû produire, parmi beaucoup d’autres espèces, des espèces dites intelligentes. Cela relève d’automaton, cela se fait tout seul, il y a, avec le temps, du « plus complexe » qui se conserve.

Sauf si quelque chose d’essentiel nous a échappé, il doit apparaître de temps en temps, de place en place, dans la galaxie une espèce qui parle, et dont la relation individu-groupe permet l’accès à cette fameuse « haute technologie ».

Nos semblables sont légion. Probablement. Où sont-ils ? Pourquoi ne les avons-nous pas vus ? Ils devraient être partout, et en particulier ici, ou pas loin. Les sociétés intelligentes devraient occuper l’Univers presque autant que les atomes d’hydrogène. C’est le paradoxe.

Même s’il est en fait impossible de se déplacer dans l’espace à des vitesses relativistes, assez vite pour pouvoir franchir les distances qui séparent les systèmes stellaires, dans des temps raisonnables, pour des organismes vivants, même dans ce cas, il reste la question des ondes.

Une civilisation avancée comme la nôtre émet des ondes dans l’espace, en quantité. Et ces ondes voyagent. Il y a des scientifiques qui écoutent le ciel depuis des années, dans toutes les directions, à toutes les longueurs d’onde. Et ils n’ont jamais rien observé qui puisse laisser penser à une origine volontaire, intelligente.

Donc nous serions seuls, ou les premiers. Que nous soyons les premiers, c’est statistiquement peu probable ! Que nous soyons les seuls est impensable. Un événement qui, dans toute l’étendue des possibles, dans tout l’espace et tout le temps, ne se produit qu’une fois ne peut être l’objet d’aucune réflexion sinon mystique.

Voici une proposition de solution pour ce paradoxe : lorsqu’une espèce parvient au niveau de technologie où nous sommes, elle se détruit elle-même en peu de temps. C’est d’ailleurs plus ou moins ce que disait Fermi. Dans son cas, il s’agissait simplement d’argumenter contre l’emploi de la bombe atomique. En tout cas, l’idée qu’une civilisation avancée n’a une durée de vie que de quelques siècles résout le paradoxe avec une grande simplicité, et si nous suivons le principe scientifique du choix de la solution la plus simple… le rasoir d’Ockham, nous devons l’accepter. Il y a de la vie et de l’intelligence dans cet univers, mais fugaces. Le fait que l’on ne puisse pas observer, en guettant le ciel dans toutes les directions, de signes de volonté et de vie intelligente, en particulier sous forme d’ondes, s’explique alors très bien.

Si une telle civilisation apparaît, mettons, dans un système stellaire sur dix mille, il y en a énormément dans la Galaxie. Mais en disant : « Il y en a », nous nous plaçons dans un espace qui est un espace-temps. Pour s’exprimer en tenant compte du fait que nous sommes en fait dans un temps fixé, notre époque, notre moment à nous, il faut dire : il y en a, il y en a eu, il y en aura…

Or, si une civilisation de ce niveau, une fois apparue, durait très longtemps, indéfiniment, nous pourrions observer des traces (au moins par ondes radio) de toutes les civilisations déjà apparues. Et c’est toujours comme ça que nous raisonnons ! Mais si la durée moyenne d’une telle civilisation n’est que de deux cents ans, par exemple… (notre civilisation n’émet des ondes dans l’espace que depuis moins de deux cents ans), même s’il y a (au sens du présent de l’espace-temps, c’est-à-dire : même s’il y a eu, même s’il y aura) des dizaines de milliers de civilisations dans la galaxie, pour qu’une civilisation puisse en observer une autre, il faut une coïncidence extraordinaire ! Il faut qu’elles soient toutes les deux dans la minuscule période où elles peuvent émettre et interpréter des ondes, avant de se détruire, au même « moment » compte tenu de la distance qui les sépare ! Imaginez cela : nous observons un système, à une distance de cent trente-sept mille neuf cent quarante-huit années-lumière, système sur lequel, pourquoi pas, une civilisation s’est développée, ou se développera. Cette étoile est comme la nôtre, elle a une durée de vie d’environ dix milliards d’années. Les deux malheureux siècles qui nous intéressent peuvent se situer dans une très large plage de plusieurs milliards d’années, et nous ne l’observerons que si elle est précisément synchronisée avec notre époque, moins exactement cent trente-sept mille neuf cent quarante-huit ans, plus ou moins deux siècles…

La solution proposée au paradoxe de Fermi est basée sur l’hypothèse que ce qui s’est passé sur cette planète n’est pas unique, n’est pas extraordinairement exceptionnel. Nous ne sommes pas les seuls, nous ne sommes pas les premiers, nous sommes un cas commun, générique. Dans ce cas, le fait que nous n’observions pas la présence de nos semblables nés ailleurs mène presque inéluctablement à la conviction qu’il y a autodestruction.

Extraits de : « Le paradoxe de Fermi », Jean-Pierre Boudine – Éditions Denoël, 2015

Pour tout savoir sur le paradoxe de Fermi : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_Fermi