Qu’est-ce que l’effondrement ?
Un effondrement survient quand les fondements qui assurent la stabilité d’un édifice disparaissent. On assiste alors à une destruction rapide. Le travail de sape préalable peut par contre être plus ou moins long. Imaginons une tour de sable sur la plage à marée montante, les vagues viennent lécher la base de la tour petit à petit jusqu’à ce qu’elle perde brutalement sa cohésion et s’effondre.
Appliqué à un système de société, un effondrement décrit une disparition rapide de l’organisation sociale. Là aussi, les prémices de l’effondrement peuvent durer des années, jusqu’à ce que l’équilibre soit rompu. L’effondrement d’une société ne signifie pas obligatoirement la disparition des populations , mais celle du système d’organisation de ces populations. On peut par exemple se référer aux disparitions de civilisations anciennes (Mayas, Ile de Pâques …)
Dmitry Orlov décrit cinq étapes possibles lors de l’effondrement d’une société moderne1 :
- Effondrement financier : les institutions financières deviennent insolvables et les banques ferment ;
- Effondrement économique : pénuries de biens essentiels et décomplexification de l’économie ;
- Effondrement politique : la corruption remplace les services de l’administration ;
- Effondrement social : perte des institutions sociales locales et guerre civile ;
- Effondrement culturel : perte de l’empathie et de l’humanité ;
Chaque étape marque un effondrement de plus en plus profond de la société. Mais elles ne s’enchaînent pas nécessairement. Il est probable que les 3 premières étapes se suivent rapidement. Mais on peut espérer ne pas en arriver aux 2 dernières …
Dans quel système vivons-nous ?
Notre société (celle du modèle occidental) est caractérisée par de multiples inter-dépendances fonctionnelles et géographiques.
L’alimentation est produite dans un système d’agriculture intensive qui pour fonctionner, nécessite un apport de semences, d’engrais, d’eau et l’utilisation d’engins agricoles. La production agricole est transportée vers des usines agro-alimentaires pour être transformée et emballée. Elle est ensuite dirigée vers des supermarchés pour être vendue.
Les déplacements inhérents à cette organisation peuvent affecter le monde entier, d’abord pour permettre la production, ensuite pour amener les produits de base vers les sites agro-industriels, puis les produits transformés vers les lieux de distribution.
L’énergie utilisée par les machines agricoles et par le transport est essentiellement tirée du pétrole. Chaque niveau (agriculture, industrie, distribution) demande un investissement important qui est financé par des emprunts et une part conséquente du chiffre d’affaires est utilisée pour rembourser les prêts bancaires. Le flux de marchandises est continuel et les stocks sont réduits au maximum.
L’ensemble des biens de consommation est régi par un système similaire, basé sur un éclatement de la production parmi de multiples acteurs, extraction des matières premières, fabrication des produits de base, construction des composants, assemblage et distribution.
La demande de ressources non renouvelables (pétrole, métaux, terres rares …) est sans cesse croissante et ne peut à terme qu’amener à une pénurie.
Le recyclage des matières premières reste très limité et tout à fait insuffisant pour entrevoir une solution viable à la raréfaction inévitable des ressources.
L’ensemble du système est fondamentalement dépendant des moyens de transports à chaque étape de production.
Que signifie un effondrement de notre société ?
Un effondrement du système se traduirait d’abord par un arrêt des transports mondialisés, ce qui entraînerait un arrêt de la fabrication industrielle totalement dépendante de ces transports. Les espaces de distribution (grandes surfaces) ne seraient alors plus approvisionnés, ce qui produirait une pénurie généralisée.
Les services centralisés (électricité, eau, télécommunications …) subiraient eux aussi rapidement les conséquences de ces ruptures par manque de matières premières et de capacité de maintenance, et finiraient par s’arrêter.
Les grandes métropoles seraient dans l’incapacité de nourrir leurs populations et l’on assisterait à des migrations massives à la recherche de lieux susceptibles de les accueillir.
Le système politique centralisé serait impuissant et disparaîtrait. Seules les structures locales auraient la possibilité d’agir pour réorganiser les besoins essentiels (nourriture, habitats), et peut-être retrouver un nouvel équilibre et reconstruire une nouvelle société.
Pourquoi un effondrement est-il inéluctable ?
Tout le système actuel repose sur l’utilisation de ressources non renouvelables, le pétrole en premier lieu. Ces ressources vont inéluctablement s’épuiser et provoquer l’arrêt de notre société industrielle.
Le cas du pétrole est particulièrement symbolique. On se réfère à un indice nommé TRE (taux de retour énergétique, EROI en anglais), qui détermine le ratio d’énergie utilisable par rapport à la quantité d’énergie dépensée pour produire cette énergie2. C’est à dire, combien est consommé de pétrole pour le produire. Un ratio de 10 signifie que l’on dépense 1 litre pour en produire 10, donc que 9 litres de pétrole ont été effectivement produits. Les dépenses induites pour le raffinage, pour le transport, pour les outils capables d’utiliser ce pétrole (les camions par exemple), pour les personnels capables d’utiliser ces outils (conducteurs, manœuvres …), pour les dépenses d’éducation et de santé de ces personnes, font qu’un ratio de 10 est le minimum pour que l’extraction du pétrole soit rentable énergétiquement, c’est à dire pour qu’on ne consomme pas plus d’énergie que ce que l’on produit. Et encore, dans ce calcul, ne sont pas pris en compte tous les frais liés aux dégâts occasionnés par l’utilisation de ce pétrole, pollution, dérèglement climatique …
En 1970, le ratio mondial était de 75, aujourd’hui, il est d’environ 15. Dans quelques années, il sera en dessous de 10. Le ratio des sables bitumeux ou de l’extraction en eau profonde ou difficile est déjà inférieur à 10. Que se passera-t-il quand l’extraction du pétrole sera devenue plus gourmande en énergie que l’énergie produite ? On peut supposer que ce pétrole ne sera plus utilisé comme source d’énergie (on arrêtera de le brûler) et sera réservé à des usages chimiques.
Mais aucune solution n’est prête, ni ne le sera dans un avenir proche, pour alimenter les camions, les bateaux et les avions qui font tourner le monde.
Pourquoi les solutions proposées (transition verte) n’empêcheront pas un effondrement ?
Si l’on investit tous les moyens nécessaires pour produire autant d’énergie que celle actuellement fournie par le pétrole avec des ressources renouvelables, cela permettrait-il une transition en sauvegardant notre mode de vie ?
Il faut d’abord savoir que la part de l’électricité dans la consommation d’énergie au niveau mondial est d’environ 20 %, le reste (80%) provient des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). L’électricité provient à plus de 60 % des énergies fossiles, 10 % du nucléaire, 16 % de l’hydroélectrique et le reste de tous les autres renouvelables confondus3. Il s’agit donc de remplacer plus de 90 % de notre consommation d’énergie actuelle basée sur la consommation de ressources fossiles non renouvelables. La part globale des énergies renouvelables (y compris l’hydroélectrique) est actuellement d’environ 5 %. On voit l’immensité de la conversion qu’il faudrait mettre en œuvre.
De plus, le TRE (taux de retour énergétique) des énergies renouvelables (solaire, éolien) est faible, inférieur voire très inférieur à 10. Ceci est principalement dû au coût du stockage de cette énergie lié à l’intermittence de la production. La société n’est pas prête à ne fonctionner que quand il y a du vent ou du soleil… Seul l’hydroélectrique permet des ratios supérieurs à 10. La transition vers des énergies « vertes », si elle est indispensable, ne permettra donc pas quoi qu’il en soit, de conserver le niveau actuel de consommation énergétique.
Le nucléaire représente environ 2 % de la production énergétique mondiale. Il est inenvisageable de l’étendre suffisamment pour représenter un apport énergétique conséquent, d’autant plus que les ressources en uranium sont limitées (environ 100 ans au niveau actuel).
Le système actuel repose donc sur la disponibilité de ressources fossiles bon marché. Et sans cette énergie, le système ne peut que s’écrouler.
Qu’en est-il d’une décroissance volontaire ?
Mais si on freinait volontairement le système, si l’on décroissait progressivement, est-ce qu’on ne pourrait pas éviter un effondrement et continuer à vivre plus ou moins comme maintenant ?
Probablement pas, car une récession généralisée conduirait à un effondrement du système financier. En effet, la création monétaire est liée à l’emprunt. Quand on emprunte 100 000 €, cette somme d’argent est créée à partir de rien. Quand on rembourse cet emprunt, l’argent correspondant est détruit et l’équilibre est maintenu. Mais les banques ne prêtant pas gratuitement, l’argent correspondant aux intérêts doit bien arriver de quelque part, c’est à dire qu’il faut que la création d’argent avance plus vite que le remboursement.
Pour cela, il y a deux solutions. Soit on emprunte encore pour rembourser l’emprunt précédent, mais ce ne peut être que temporaire, pour traverser une passe difficile ; soit il y a de la création de richesse provenant d’une autre source. C’est ce qu’on appelle la croissance économique. Sans elle, le système tombe en panne.
Et un effondrement financier conduirait inévitablement à un effondrement généralisé.
A tout cela se rajoutent le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la surpopulation, la pollution généralisée qui aggravent encore la situation du monde et rendent même hypothétique la survie de l’humanité.
Que peut-on faire ?
Il faut se faire à l’idée qu’il n’y a pas de solution à l’intérieur du système actuel. Il est voué à disparaître car ses fondements sont en train de s’écrouler et il n’y a pas de moyen de les remplacer. Il faut accepter la réalité, faire son deuil des solutions miracles (la science va résoudre tous nos problèmes …) et se préparer à vivre dans le monde d’après. Il ne s’agit pas de se créer une bulle survivaliste, ni de se renfermer sur soi-même en cherchant l’autarcie, mais de recréer un équilibre compatible avec un monde beaucoup moins gourmand en énergie. Pour cela, il faut cultiver des solutions locales et privilégier les basses technologies, rechercher la simplicité, respecter la nature et se placer comme un de ses composant, et tisser des relations d’entraide et de solidarité.
1 Dmitry Orlov (trad. de l’anglais par Tancrède Bastié), Les cinq stades de l’effondrement : Guide du survivant [« The Five Stages of Collapse »], Paris, Le retour aux sources, 2016
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Taux_de_retour_%C3%A9nerg%C3%A9tique
3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Ressources_et_consommation_%C3%A9nerg%C3%A9tiques_mondiales