Accepter la fin du système

Faire le deuil

Être confronté à la notion de la fin de notre société est souvent comparé à la courbe du deuil, telle qu’elle a été définie par Elisabeth Kübler-Ross1, qui décrit les différents stades que traverse une personne confrontée à l’imminence de sa propre mort : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Cette notion de deuil peut être associée selon les personnes à la fin de notre civilisation, à la destruction des écosystèmes ou au risque pour soi-même d’une mort prématurée dans le cadre d’un effondrement catastrophique.

Le choc que l’on reçoit quand on appréhende la possibilité d’un effondrement de la civilisation occidentale actuelle, a des répercussions importantes sur notre vie et la courbe du deuil permet de les catégoriser pour mieux les comprendre.

Les différentes étapes ne sont pas obligatoirement rencontrées par tout le monde, il peut aussi y avoir des retours en arrière, certains peuvent être sur le chemin mais ne pas en voir la fin …

Le déni

« Ce n’est pas possible ! La civilisation se porte très bien, elle est capable de surmonter les difficultés, voyez la crise financière de 2008, la crise sanitaire de la Covid, on a trouvé des solutions, on a mis les moyens et on a réussi. L’humanité est pleine de ressources, elle saura relever le défi. Il faut se passer du pétrole, et bien on y arrivera, la science nous fournira les outils pour nous permettre de produire de l’énergie propre, le climat sera stabilisé, l’économie préservée et la croissance verte sera là pour toujours. »

« Et puis qui sont ces gens qui nous promettent la fin du monde, quelle crédibilité ont-ils. On en a vu des prophètes de malheur, mais le monde est là et continue de tourner. »

« Ce ne sont que des histoires de science-fiction écrites par des personnes qui aiment se faire peur et nous faire peur. »

« C’est facile de baisser les bras en disant que tout est fichu au lieu de se retrousser les manches pour trouver des solutions. »

« Ce n’est qu’une illusion, le monde réel est solide, on ne va quand même pas quitter notre vie confortable à cause de rêves catastrophistes. »

« Tout ça, c’est n’importe quoi, je ne veux plus en entendre parler. »

La société dans son ensemble est à ce niveau de réaction face à l’effondrement. La plupart des individus s’arrêtent là et prennent ceux qui envisagent ces notions sérieusement comme des farfelus. Si l’on prend le temps de creuser la question, on se rend compte que les tenants de la probable disparition de notre civilisation dans un avenir proche, sont bien souvent des personnalités dont les compétences sont reconnues. Leurs raisonnements sont généralement ignorés mais rarement contredits. Les contradicteurs attaquent sur des détails, et se sentent rassurés, en pensant que cela invalide tout l’édifice.

Si l’on ne s’arrête pas là, et que la possibilité d’un effondrement est envisagée, le déni peut alors nous protéger face à l’inconcevable.

« Ce n’est qu’un rêve, je vais me réveiller et tout va continuer comme avant. »

Puis, peu à peu, l’idée fait son chemin, et toute notre perception du monde et de l’avenir est changée.

La colère

Alors vient le besoin de trouver des responsables, de mettre des mots et des noms sur les causes de cet avenir brisé. On regarde l’état du monde et l’on voit partout les signes d’un effondrement en cours, le climat qui se dérègle, la biodiversité qui s’appauvrit, la pollution qui envahit le monde jusque dans ses contrées les plus reculées, l’empoisonnement généralisé par les pesticides, l’eau potable qui se raréfie, l’immense majorité de l’humanité qui est asservie à la volonté des puissances économiques et financières.

Comment ne pas être en colère contre un système qui ne sert pas l’humain, mais qui se sert de lui, sans autre considération que le profit. Les destructions sont mondialisées, il n’y a aucun respect pour l’avenir, ni de la planète, ni des humains.

Les grandes entreprises saccagent et engrangent de profits colossaux. Pas question d’arrêter, pour laisser un autre rafler le butin à leur place.

Tout est fait pour pousser à consommer, la publicité est omniprésente, l’obsolescence programmée est généralisée, la nouveauté est sacralisée, il n’y a pas de bonheur en dehors de la possession.

Les métiers qui ont une utilité sociale sont dépréciés, sous-payés, méprisés.

Les politiques servent les puissances économiques et financières, font perdurer le système sans considération pour le bien commun, sans autre horizon que la prochaine élection, sans vision de l’avenir.

Alors on voudrait mettre les pilleurs devant leurs responsabilités, les faire payer leurs crimes contre l’humanité.

La colère peut être destructrice, elle peut nous paralyser, nous faire perdre le sens des réalités, nous mener sur des impasses, nous aveugler, nous décourager.

Mais la colère peut aussi être un moteur pour avancer, pour s’engager dans l’action, pour remettre en question les règles implicites du grand jeu du système, pour chercher des issues, pour faire bouger l’opinion, pour rechercher des signes d’espoir.

Le marchandage

N’y a-t-il vraiment pas des solutions pour éviter l’effondrement, ne peut-on pas effectuer une transition douce ? Avec une volonté mondiale, des économies d’énergie, on pourrait tenir jusqu’à ce qu’on trouve une source d’énergie propre et abondante et on ne serait pas obligé d’abandonner tout le confort de notre vie moderne.

Peut-être que tout va s’effondrer, mais pas tout de suite, on a le temps, notre vie ne sera pas bouleversée, les générations futures auront le temps de s’y faire, mais nous, on est tranquille.

Si ça s’effondre, pour nous, dans un pays riche, avec un climat tempéré, de l’eau, des cultures, ça ne devrait pas être si terrible. On va s’organiser et ça va aller.

Rien ne va s’effondrer, des changements vont s’effectuer dans la continuité, les systèmes vont s’adapter aux contraintes, tout cela va prendre des décennies.

Il est certain que personne ne sait ce qui va se passer, et les oracles qui prédisent les changements à venir ont toutes les chances de se tromper. Y aura-t-il une rupture rapide de l’équilibre et un effondrement au sens physique du terme, ou bien des modifications progressives, des paliers et des chutes ? Cela arrivera-t-il dans quelques années, ou bien est-ce un processus déjà entamé, qui va durer la majeure partie du XXIème siècle ?

Cette incertitude nourrit les angoisses. Il est préférable de se référer à ce qui se passe maintenant, aux catastrophes bien réelles du moment pour se motiver à agir.

La dépression

Comment ne pas se décourager devant la destruction du monde ? Comment ne pas se sentir impuissant devant l’absence de scrupules des grandes entreprises industrielles ? Comment ne pas être déprimé par la passivité des pouvoirs politiques, par leur absence de vue à long terme, par leur complicité avec les forces destructrices ?

Victimes d’un système pour lequel l’humain n’est qu’une ressource parmi d’autres, nous n’avons d’autre avenir que d’être pressurisés, broyés, éliminés.

Sans aucune perspective pour nous, et encore moins pour nos enfants, comment continuer à vivre, pourquoi le faire ?

L’état du monde, le dérèglement climatique, la 6ème extinction de masse, l’empoisonnement universel, l’absence de volonté de changer quoi que ce soit des hommes de pouvoir, conduisent de plus en plus de gens à un état dépressif nouveau qui a été nommé solastalgie2. C’est un état caractérisé par la conscience de la destruction irrémédiable de notre lieu de vie et la perte de toute perspective d’avenir. Cette dépression touche de plus en plus de personnes, les premières étant celles qui sont le plus impliquées dans l’action pour la défense du climat ou de l’environnement, et donc les plus concernées par l’état du monde. La connaissance de plus en plus large par le grand public des thèses de la collapsologie va de paire avec l’extension des cas de dépression causés par les bouleversements environnementaux.

L’acceptation

Accepter, ce n’est pas se résigner à une situation intolérable, c’est voir la réalité de la situation et chercher des mesures appropriées. C’est dans une dynamique d’action que l’on peut sortir de l’état dépressif causé par la compréhension de l’état catastrophique de notre monde et de la fin inéluctable de notre civilisation occidentale.

Il faut sortir de la recherche d’informations, qui si elle perdure, devient un moyen d’éviter l’acceptation de la situation. Il n’est pas indispensable de se couper de toutes sources d’informations, même si cela peut parfois être nécessaire pour reprendre pied. Consulter encore plus d’articles, regarder encore d’autres vidéos, lire de nouveaux livres peut devenir une fuite destinée à retarder encore et toujours le moment d’agir.

Mettre sa vie en adéquation avec les principes qui permettraient à tous de vivre tout en respectant la Terre et ses limites, est un bon point de départ. Que puis-je faire à mon niveau pour ne pas contribuer à l’effondrement ? Chercher les actions possibles dans notre vie quotidienne permet de retrouver un sens, de ne pas se perdre dans l’immensité de la catastrophe, mais de se rattacher au réel. Trouver des réponses à notre mesure et faire des petits pas est la clé qui ouvre une porte vers l’avenir, qui permet de se reconstruire et de retrouver la joie de vivre.

Bien sûr, cela ne signifie pas que s’investir à d’autres niveaux soit inutile. L’activisme écologique, le militantisme, l’action politique permettent aussi de se retrouver et de donner un sens à sa vie. Mais si cela ne va pas de pair avec une remise en question de son propre mode de vie, cela risque à nouveau de n’être qu’une façon de fuir.

Alors, l’acceptation, c’est le début d’un chemin qu’il reste à découvrir.

1https://fr.wikipedia.org/wiki/Elisabeth_K%C3%BCbler-Ross

2https://fr.wikipedia.org/wiki/Solastalgie