Quatre freins, brandis successivement par les gouvernements, les entreprises et les humains, empêchent le monde de s’engager à bras-le-corps contre le réchauffement climatique : le manque de concertation entre les États, rendant impossible la mise en place de politiques communes ; les débats scientifiques et les difficultés à imposer un consensus incontestable sur les catastrophes à venir ; les coûts à supporter pour financer la transition écologique ; et l’incompatibilité du combat avec la croissance économique, moteur de nos sociétés capitalistes. Il s’agit d’excuses pour ne rien faire. Le vrai obstacle est lié à la nature même du système capitaliste.
Le capitalisme, qui se fonde sur la liberté d’entreprendre et de s’enrichir, devrait lutter de toutes ses forces contre les catastrophes naturelles à même d’enrayer son fonctionnement. C’est l’inverse qui se produit pourtant. Le capitalisme se focalise sur l’idée que les cataclysmes qui nous guettent ne détruiront pas la Terre, mais seulement une partie de ses habitants, laissant les survivants les plus riches soucieux de leur protection, et les survivants les plus pauvres en quête de marchandises nécessaires à la perpétuation de la vie. Dans les deux cas, de nouvelles opportunités commerciales émergeront. Au fond d’eux, certains sont convaincus que la disparition d’un tiers de la population mondiale, étouffée par la sécheresse, terrassée par la famine, noyée sous des tsunamis, carbonisée dans des incendies, serait une aubaine politique et économique, une sorte d’assainissement naturel de la planète, une élimination des parasites. Les parasites qui, dans leur esprit malade, ne sont pas les puissants, qui ont convoité et exploité les ressources terriennes jusqu’à la moelle, mais les plus démunis, celles et ceux qui n’ont jamais rien eu, et qui aujourd’hui ont l’outrecuidance de réclamer une petite part du gâteau, à peine de quoi survivre.
La croyance contre laquelle il faut lutter n’est pas celle promue par les climatosceptiques, dépassés par les événements, mais celle du capitalisme, persuadé de pouvoir exploiter les tragédies et s’en relever plus fort. Car si cette croyance perdure, les acteurs – gouvernements, entreprises, mais aussi citoyens et citoyennes – consacreront leur énergie à se faire une place dans le monde d’après, au lieu de combattre par tous les moyens le réchauffement climatique. Le capitalisme a généré tellement d’inégalités qu’au point où nous en sommes, celles et ceux qui n’ont rien, qui sont surendettés, au bord du précipice, voient également dans l’effondrement une opportunité de tout recommencer à zéro. Par cynisme d’un côté, par nécessité de l’autre, nantis et démunis attendent la même chose.
Notre ennemi, c’est l’idée que l’on puisse s’adapter à la catastrophe écologique. Ce sont les personnes qui voient dans les désastres à venir le cours naturel de l’évolution, convaincues que seuls les plus forts survivront. Ces gens-là abordent la crise écologique comme un PDG désireux d’accroître les parts de marché de sa compagnie, ajustant son business model pour anticiper les évolutions dans son secteur. À leurs yeux, la crise écologique n’est qu’un paramètre à prendre en compte dans leur stratégie commerciale.
Comment affaiblir cet ennemi pour qui la croissance est un objectif à poursuivre, quel que soit l’état du monde ? On ne peut pas faire changer le capitalisme. Le capitalisme vert et bienveillant est une utopie, car le capitalisme a déjà intégré la crise écologique comme une composante de sa perpétuation. Le capitalisme ne freine pas, ne contourne pas les problèmes : il les intègre, en fait un carburant. Les guerres, qui pourtant nuisent à l’économie, n’ont jamais été évitées : les pays ont préféré anticiper l’économie de guerre, en faire une opportunité. Le capitalisme ne veut pas éviter la crise écologique, il veut s’en nourrir. Peu importe les signaux envoyés pour rassurer les peuples, il n’endiguera pas la crise. C’est à peine s’il fera mine de ralentir pour tromper ses opposants.
La logique incoercible du capitalisme, que ni les guerres, ni les krachs boursiers, ni les épidémies n’ont pu remettre en cause, possède cependant un point faible. La prise de conscience écologique est la seule arme à même de détruire le capitalisme. En réfutant son acceptation des tragédies à venir, c’est le capitalisme lui-même que l’on rejette. Il faut combattre le pessimisme, ce « foutu pour foutu » que l’on essaye de nous faire gober, cette impuissance feinte censée justifier l’inaction. Il ne faut pas baisser les bras, mais garder en tête qu’on peut sauver la planète, qu’il existe des solutions scientifiques et politiques. Il faut proposer un nouveau système politique où la recherche d’un bien-être durable remplace le désir d’une croissance économique infinie, se faisant au prix de la destruction écologique, masquant les inégalités et les malheurs, laissant croire que le monde va bien, que la situation s’améliore, alors que nous sommes en train de sombrer.
Extrait de « Le silence selon Manon » de Benjamin Fogel
Éditions Payot & Rivages, Paris, 2021